Arrêt du nucléaire : mythe ou réalité ?

Depuis plusieurs semaines, un nouveau discours vient enrichir le débat énergétique, dépassant celui de la transition énergétique envisagée pour 2025 : il est possible de sortir immédiatement du nucléaire… La preuve les allemands et les japonais y arrivent. Il suffirait donc de les imiter. Mais qu’en est-il exactement dans ces deux pays et quelle comparaison peut-on faire avec la France ?

Au Japon, avant le tsunami, la production nucléaire ne représentait que 27 % de la production électrique totale de l’archipel. En Allemagne, avant la décision prise par la Chancelière Merkel, le nucléaire se situait à un niveau encore plus bas, 22 %. Ceci est fort différent des 75 % du mix énergétique français, et même si, en nombre de centrales, le Japon est proche de la France (54 contre 58), la puissance des centrales japonaises ne ressort qu’à 47 GW (17% de la puissance installée au Japon), contre plus de 63 GW pour le parc français (52 % de la puissance totale). Deuxième aspect de contexte, les réflexions sur les situations allemande et japonaise ne sont faites que sur des durées partielles. L’analyse des effets de la décision allemande n’a porté effet que sur 8 mois de l’année 2011 (et sur 8 des 15 centrales en fonctionnement), tandis que du côté japonais, l’arrêt total des 54 réacteurs n’interviendra qu’en mai. Les analyses qui ont donc été faites portent sur des périodes limitées qui ne permettent pas de garantir que les résultats soient transposables sur une période longue.

1. Les conséquences techniques

Pour le Japon, le problème lié à la disparition instantanée, le 11 mars 2011, d’une dizaine de GW, puis d’une autre vingtaine tout au long de la fin de l’année 2011, a impliqué une modification profonde du fonctionnement du mix électrique, modification d’autant plus complexe que la moitié du réseau japonais fonctionne en 60 Hz et ne peut donc venir au secours du reste qui, lui, fonctionne en 50 Hz. La réduction de la production nucléaire sur un an, après Fukushima (avril 2011/ mars 2012), a atteint 170 TWh (sur une production japonaise totale de 990 TWh). La réponse japonaise a été double :

  • Montée immédiate des CCGT en base (rappelons que les combustibles fossiles représentent 63 % de la production japonaise), car seules ces unités avaient les capacités disponibles nécessaires, et les terminaux LNG la capacité à récupérer rapidement le surplus de combustible nécessaire, ceci pour produire environ 115 TWh supplémentaires (et également 50 Mt de CO2).
  • Réduction autoritaire de la consommation (Coupures tournantes sur les sites industriels, limitation du chauffage puis de la climatisation), complétant les réductions forcées (sites industriels et logements détruits lors de la catastrophe). La diminution de la consommation a atteint 53 TWh, la consommation par habitant tombant à 6787 KWh soit - 6,5 % (pour mémoire la consommation française se situe à 7400 kWh par habitant). La consommation industrielle d’électricité a diminué de près de 10 %, ce qui correspond à une réduction de la production industrielle japonaise d’environ 13% en équivalent annuel.

Du côté allemand, le changement n’ étant pas imposé par une catastrophe, mais résultant d’une décision politique, la diminution de la production nucléaire, qui a porté sur le retrait de 8 réacteurs, s’est élevée à près de 33 TWh (soit 23 % de la production nucléaire normale), ce qui a impliqué une réponse également double, mais de nature différente :

  • Réduction de la production nécessaire par limitation de l’excédent d’exportations (- 12 TWh soit – 66 %) et diminution de la consommation nationale (- 2 TWh sur 608,5TWh),
  • Renforcement de l’utilisation des autres moyens de production à raison de 19 TWh pour les EnR (avec un effort particulier en PV) et de 7 TWh pour le lignite en base, les autres combustibles fossiles étant en recul de près de 7 TWh.

2. … et le prix à payer

Du côté japonais, les achats de LNG et la chute de la production industrielle ont entrainé le premier déficit au niveau de la balance commerciale depuis 1980 (- 42 Milliards d’€ du fait en parti d’une hausse des importations de 12%), et une baisse du confort domestique. Et l’année 2012 s’ouvre sur une question non résolue : quel équilibre peut-on envisager pour le système électrique ? En effet, les prévisions font état d’un retour à la normale de la consommation industrielle, la consommation des ménages restant en retrait de 4 % par rapport à 2010. Il s’agit donc, pour le Japon, d’assumer, en 2012, une consommation en hausse de 36 TWh par rapport à 2011, sans moyens de productions significatifs supplémentaires. En conséquence, d’importantes inquiétudes sur l’équilibre du système et des perspectives de coupures ou de reconduction d’un approvisionnement tournant pour l’industrie.

Du côté allemand, les impacts immédiats ont été une augmentation des émissions de CO2 qui peut être estimée à 3,5 Mt du fait du switch fossile en faveur du lignite, et une baisse des revenus dans la balance commerciale. En outre, l’accroissement significatif du recours à la production EnR atteint les limites des capacités du réseau allemand, ce qui rend très improbable la possibilité de dépasser le niveau atteint fin 2011. Enfin, ces impacts sont relativement limités, compte tenu d’une part des émissions normales de CO2 par le secteur électrique allemand qui se montent à 310 Mt (soit plus de 500 kg de CO2 par MWh contre 130 pour le Groupe EDF) et, d’autre part, de l’excédent très élevé de la balance commerciale allemande. Ils ne doivent pas faire oublier les raisons pour lesquelles ces conséquences sont restées modestes :

  • Climat très doux au début de l’hiver 2011/2012
  • Stagnation de la démographie allemande
  • Poursuite des efforts de productivité des industriels allemands (+ 3% en 2011)
  • Quasi disparition des exportations (d’où le problème du back-up pour les pays voisins)
  • Impact des actions d’ efficacité énergétique qui sont assez spécifiques aux ménages allemands avec l’aide d’un parc immobilier plus récent que dans le reste de l’Europe de l’ouest

3. Quelle comparaison avec la France ?

Même si nous voulions suivre le Japon, ni le parc fossile ni le parc EnR français ne pourraient assurer physiquement l’arrêt du parc nucléaire sans précipiter le pays dans un chaos énergétique, sans compter que l’Allemagne ne pourrait plus assurer qu’un back-up occasionnel en cas de tension majeure sur l’équilibre de production.

Néanmoins, en supposant que l’objectif soit reporté à moyen terme, cela impliquerait pour la France d’accepter les inconvénients suivants :

  • aggravation d’un déficit commercial externe déjà abyssal par le biais de la disparition des exportations d’électricité et de l’augmentation des achats de combustibles fossiles ;
  • perte de compétitivité industrielle du fait de la nécessité de se fournir en électricité à des prix plus élevés ;
  • augmentation inéluctable des émissions de CO2 ;
  • et restrictions significatives du confort au niveau des ménages (chauffage en particulier)…