Une économie decarbonée en 2030 n’est pas un rêve : l’exemple suédois

Si nous cherchons dans l’UE un exemple de réussite en matière de politique énergétique efficace pour le climat, de nombreux acteurs vont suggérer inévitablement le Danemark.
Or, une analyse qui n’a pas besoin d’être très approfondie, montre qu’il s’agit au contraire d’un contre-exemple. Le Danemark est un pays dont le mix énergétique repose encore, aux deux-tiers, sur les énergies fossiles, et qui, malgré sa vitrine éolienne, produit 60 % de son électricité à base de charbon, de gaz ou de fioul. En conséquence, un danois, dans sa lutte pour la préservation de l’environnement, émet, par an, une tonne de plus de CO2 qu’un polonais, pourtant déjà très haut dans le classement, à peine moins qu’un allemand et surtout 50 % de plus qu’un français !
Très logiquement, nous avons donc recherché dans l’Union [2] un véritable exemple performant de stratégie bas-carbone, et le choix de la Suède s’est avéré le plus incontestable, tant sa réussite est d’ores-et-déjà avérée.

La Suède c’est en effet :

  • un mix énergétique décarboné à 61 % (pour mémoire la France se situe à 33 % et l’Allemagne à 21 % [3]) ;
  • des émissions de CO2 par habitant de 6 500 kg en 2011, contre 10 200 kg en 1971, soit une diminution de 36 %, alors que, dans le même temps, le PIB a progressé de 137 %.
  • L’objet du présent document est donc d’analyser comment un tel résultat a pu être obtenu.
    L’approche énergétique de la Suède, qui s’appuie sur une expérience et une stratégie très anciennes, peut se résumer en quatre points :

A la base un système électrique quasi-totalement décarboné.

Celui-ci a en effet été construit autour d’un binôme hydraulique (depuis 1885) et nucléaire (depuis 1964) qui assure actuellement 86 % de la production totale, complété par 11 % d’EnR (7 % de biomasse et 4 % d’éolien). Les 3 % restant, alimentés en énergie fossile [4], constituent une capacité de réserve techniquement indispensable, compte tenu du fait que le climat scandinave est source d’importantes fluctuations tant en termes de production qu’en consommation.

En ce qui concerne le nucléaire, le moratoire a été levé en 2009. Le texte actuel, s’il interdit la construction de réacteurs supplémentaires (10 actuellement) autorise par contre leur renforcement [5] et leur remplacement à terme par des réacteurs plus performants [6].
Concernant l’évolution du parc, le vecteur de développement actuel est l’éolien avec une projection de 13 % du mix en 2020. Toutefois une forte opposition à ce moyen de production se développe en Suède, et l’Académie Royale de Suède a publié en 2012 une prise de position dénonçant le gaspillage représenté par les subventions aux éoliennes, « subventions qui pourraient être plus intelligemment utilisées pour diminuer la consommation de fossiles dans les transports ».
C’est sur cette base que la Suède s’est engagée dans une politique massive de transferts d’usage, fondée sur une substitution croissante de l’énergie fossile, par l’électricité et les EnR non-électriques.

Une politique publique ambitieuse mais cohérente.

Cette politique met en avant des objectifs exigeants, relayés par une politique fiscale et des dispositifs de financement.
Le gouvernement suédois s’est fixé deux objectifs très ambitieux en matière d’émission de GES (avec un objectif de moins 40 % des émissions GES en 2020 par rapport au niveau de 1990 et zéro émission en 2050), et en matière d’EnR dans une perspective d’indépendance énergétique (avec 50 % en 2020 [7]).
Pour y parvenir, la Suède a été le premier pays à introduire, en 1991, une taxe carbone (axée spécifiquement sur le CO2), modulée en fonction de l’exposition des consommateurs à la concurrence internationale. Cette taxe, de 250 SEK à l’origine, est fixée, depuis 2009, à 1050 SEK/t (soit 120 €), bien loin des 5€/t du système d’ETS de l’UE.
Cette taxe carbone a été complétée par une taxe sur l’énergie (de type accise [8], similaire à la TIPP française).
En contrepartie, les actions de décarbonation font l’objet de déductions de charges (par exemple de charges sociales pour les entreprises), et les actions d’économie d’énergie, sont soutenues par l’Energy Conservation Program [9] qui intervient à la fois au plan national et local. Enfin, il existe actuellement un programme de subvention pour l’éolien offshore [10].

Des transferts d’usage déjà bien avancés

La consommation d’énergie finale en Suède est relativement bien diversifiée entre trois sources d’énergie dominantes : un tiers pour l’électricité, un tiers pour les produits pétroliers, et un peu moins d’un tiers pour les énergies renouvelables thermiques (biomasse, bois, etc). Les énergies fossiles gaz et charbon sont donc assez marginales dans le mix de consommation d’énergie en Suède en 2011 (6 % à elles deux).

D’un point de vue sectoriel, les principales caractéristiques de la consommation d’énergie en Suède sont les suivantes :

  • L’industrie constitue le plus gros consommateur d’énergie du pays (35 % du total, soit, en proportion, plus que l’Allemagne), celle-ci utilise à 77 % l’électricité et les EnR thermiques (biomasse bois essentiellement pour les papeteries). Les 23 % restant sont fournis par le charbon et le pétrole (métallurgie, industries mécaniques), et subsidiairement par le gaz (chimie) ;
  • Le secteur des transports constituent le deuxième secteur consommateur d’énergie du pays avec 28 % du total de la consommation d’énergie (chiffre toutefois assez bas pour l’UE 27, la France, par exemple, étant à 34 %). C’est également le seul secteur dont la consommation continue à croître significativement (+ 18 % en 15 ans) ;
  • Le tertiaire (14 % de la consommation totale) utilise l’électricité et les EnR à raison de 92 %, les 8 % restant provenant du pétrole (5%) et du gaz (3%). La consommation d’électricité de ce secteur a été multipliée par 4 depuis 1970, mais elle est maintenant stabilisée grâce au développement des PAC et à l’amélioration des rendements des équipements ;
  • Enfin le secteur résidentiel, troisième consommateur d’énergie [11] du pays (22%), utilise 97,5 % d’électricité et d’EnR thermiques. Le fioul et surtout le gaz ont été pratiquement totalement éradiqués, grâce à une modification profonde des systèmes de chauffage. Ceux-ci se répartissent par tiers entre électricité classique, pompes à chaleur, et cogénération/biomasse (essentiellement à partir du bois).

En regroupant tertiaire et résidentiel, les réseaux de chaleurs assurent 50 % du chauffage, et la Suède est maintenant en train de faire de même pour les réseaux de froid.
L’une des conséquences de ce transfert d’usage massif des énergies fossiles vers l’électricité est de faire du suédois le premier consommateur d’électricité de l’UE avec 16,4 MWh / hab contre 8,9 pour un français. [12]

L’ultime objectif : les transports

Les transports demeurent aujourd’hui le secteur qui utilise la plus grande part de produits pétroliers en Suède. Il s’agit donc du dernier enjeu suédois pour atteindre ses objectifs.
Les transports ferroviaires sont assurés à 92 % par de l’électricité, les 8 % restant utilisant du diesel.
Pour les transports routiers, on peut constater un début d’évolution. En 1995, ce secteur utilisait exclusivement des hydrocarbures (68 % essence, 32 % diesel), alors qu’en 2011 les hydrocarbures ne représentent plus que 95 %, avec une forte modification du mix (43 % essence et 57 % diesel).
Par contre, les biocarburants, inexistants il y 15 ans, atteignent maintenant 5 % de la consommation d’énergie du secteur des transports.
Au total (y compris transports aérien et maritime), le transport absorbe 82 % de la consommation finale totale de produits pétroliers du pays, même si cette consommation a été divisée par 2 depuis 1971.
Or, comme la consommation de produits pétroliers constitue à la fois 85 % de la consommation de combustibles fossiles du pays, 85 % de sa dépendance énergétique externe et 69 % des émissions de CO2, le transport constitue clairement l’ultime défi énergétique du pays.

Il constitue d’ailleurs l’objectif prioritaire de recherche sur lequel travaille la Statens Energimyndighet [13] , sans pour autant laisser de côté les travaux sur la biomasse et les PAC, dont la Suède est un des leaders mondiaux.
Pour l’instant, tant du côté de ses énergéticiens que de ses industriels de l’automobile, la Suède n’a pas opté pour une stratégie claire, par exemple fortement électrique, alors que cela semble être le cas du voisin norvégien. En effet du côté d’Oslo, les ventes de véhicules électriques atteignent maintenant 10 % des ventes totales [14], avec des subventions allant jusqu’à 6000 € pour l’installation de postes de recharge à domicile.
Mais la Suède, elle, reste prudente, les voies technologiques entre électricité, biogaz ou biofiouls n’étant pas encore clairement stabilisées. Par contre l’option consistant à limiter la consommation en limitant les déplacements n’est pas à l’agenda.

Et la stratégie est claire : atteindre 10 % de biocarburants en 2020 et rendre le parc de véhicules suédois indépendant des combustibles fossiles d’ici 2030, supprimant ainsi les trois-quarts de la consommation de produits pétroliers.

De ce fait il est possible pour les suédois d’espérer qu’à cette date, l’usage des énergies fossiles tombera sous la barre des 10 % du mix énergétique national, une réalité qui relève encore du rêve absolu pour la plupart des Etats-Membres de l’UE [15].

Synthèse

En conclusion, nous venons de voir comment la Suède a procédé, pour limiter à 39 % l’usage des fossiles dans son mix énergétique, résultat qui, de plus, n’a été facilité ni par une restriction massive de la consommation liée à une régression du PNB, ni par une baisse de la démographie.
Bien au contraire le PIB a augmenté de 51 % en 15 ans et la population de 7 %. Quant à la crise de 2008, elle n’a eu pour effet que de ralentir un peu les exportations industrielles, la solidité de la monnaie suèdoise (la couronne suèdoise – ou SEK) maintenant toujours le pays au rang des rares signatures AAA.
Dans ces conditions, la consommation d’énergie apparait comme remarquablement stable (hors correction climatique) puisqu’elle n’aura augmenté que de 4 % en 40 ans. C’est donc bien l’intensité énergétique qui progresse de 191 Tep (M€05) en 1995 à 144 Tep en 2011 (- 25 %), résultat à rapprocher de l’objectif public de – 20 % d’intensité énergétique entre 2008 et 2020.
En Suède, le facteur 2 porte bien sur l’intensité énergétique et non sur la consommation énergétique absolue,… c’est la performance énergétique sans l’austérité !

En synthèse, la leçon à tirer de la politique bas-carbone de la Suède, c’est donc qu’elle est possible sans austérité et sans réduction massive de la consommation, à condition toutefois de respecter cinq principes :

  1. La base fondamentale est un mix électrique totalement décarboné, reposant surtout sur des moyens stables [16] , ce qui permet ensuite de pratiquer une politique intensive de transferts d’usage, s’appuyant sur les progrès des technologies avales ;
  2. Il faut ensuite déployer une politique de long terme rationnelle et stable (ici déjà 23 ans), qui utilise des moyens cohérents avec les objectifs et matures technologiquement ;
  3. Sur le plan opérationnel, l’action la plus accessible consiste à éradiquer totalement les énergies fossiles du bâtiment, que ce soit dans le secteur tertiaire ou au niveau résidentiel (CE, PAC, Cogénération et Biomasse) ;
  4. Il faut également améliorer les processus industriels pour les rendre électro-intensifs ou pour les appuyer sur la biomasse, tout en améliorant leur intensité énergétique ;
  5. Enfin la cible finale est le transport, d’abord le transport collectif de voyageurs (trains, transports publics de personnes) et le transport de marchandises, puis le transport individuel de voyageurs. Cela implique de pouvoir s’appuyer sur des technologies abouties et cohérentes avec le mix électrique (électricité, biogaz) ou avec les EnR non électriques (biomasse, biofiouls de 3ème génération). Clairement, c’est ce volet de la politique bas-carbone qui est le plus difficile à gérer, ce qui expliquer la fixation d’objectifs seulement en 2030.
    Une seule ombre au tableau de cette belle réussite : l’impact mondial à court terme des efforts de la Suède reste très marginal, car si nous considérons les émissions annuelles de GES de la Suède en 2012, elles ne représentent que l’équivalent de 58 heures d’émissions de la Chine !

Notes

[1Hors UE, la Norvège, aurait pu être une piste mais sa production hydraulique considérable, en fait, à l’instar du Québec, un système inimitable, son atout géologique naturel n’étant pas reproductible.

[2Hors UE, la Norvège, aurait pu être une piste mais sa production hydraulique considérable, en fait, à l’instar du Québec, un système inimitable, son atout géologique naturel n’étant pas reproductible.

[3Le Danemark à 34 %

[4La part de fossile était encore de 20 % il y a 40 ans.

[5La Suède est le seul pays au monde à avoir procédé à l’augmentation de puissance de réacteurs existants (1 GW soit 11 % de la capacité)

[6L’âge des réacteurs s’étale entre 29 et 42 ans. La Suède possède 27 % des réserves d’uranium d’Europe.

[7L’objectif fixé par la directive 2009/28/EC était d’ailleurs de 49 % pour la Suède, qui en était déjà à 33 % en 1990, et a atteint 46 % en 2013.

[8C’est-à-dire taxe indirecte perçue sur la consommation de certains produits

[9Qui dispose de 2 Mds de SEK sur 3 ans (soit 1% du PNB). Les économies d’énergie possibles sont estimées à 30 %.

[10Objectif de 10 TWh ou 6% du mix en 2020.

[11Après l’industrie et le transport mais deuxième en ce qui concerne l’électricité (40 % du total).

[12Mais encore loin derrière les 35 MWh d’un québecquois !

[13Agence de l’Energie Suèdoise

[14Le parc norvégien atteint déjà 21000 véhicules électriques, soit le tiers du parc américain, pour une population 60 fois plus petite !

[15Il restera alors 20 ans à la Suède pour atteindre le « zéro absolu ».

[16Hydraulique, Nucléaire, Biomasse